En tant que professeure d’HGGSP, le tournant que nous vivons avec l’émergence spectaculaire de l’intelligence artificielle me fascine autant qu’il m’interroge.

Comment appréhender cet acteur nouveau, capable de manipuler le langage, d’argumenter, de synthétiser et de produire du sens, comme nous, humains ?

Accompagnée de Paul et Lucien, rédacteurs en chef du journal C pas Noté, j’ai eu l’opportunité d’interviewer Laurent Alexandre, essayiste et spécialiste des enjeux liés à l’IA.

Une heure d’échanges, 11 pages de transcription, des propos parfois radicaux, des désaccords assumés. Et, au cœur de l’entretien, une question centrale : que fait l’école face à l’une des ruptures technologiques les plus profondes que l’humanité ait jamais connues ?

L’intelligence artificielle est déjà là

Mais depuis le 30 novembre 2022, date à laquelle OpenAI a rendu public son assistant conversationnel, une étape a été franchie. Les IA génératives sont désormais capables d’écrire, de raisonner, de synthétiser, de conseiller, parfois même de soigner. Elles concurrencent l’humain sur des tâches que l’on croyait jusqu’alors réservées à l’intelligence humaine.

L’un des mérites majeurs de cet entretien est de refuser le confort du consensus et du politiquement correct.

Certaines affirmations dérangent, et heurtent parfois notre idéal éducatif. Mais elles ont une vertu essentielle : elles obligent à penser. Or, penser est précisément ce que l’école doit encore apprendre à faire et à transmettre.

À l’ère des IA génératives, la transmission brute devient secondaire. Ce qui compte désormais, c’est la capacité à comprendre un monde complexe.

Une idée revient avec insistance : l’école ne peut plus se contenter de transmettre des savoirs.

À l’ère des IA génératives, la transmission brute devient secondaire. Ce qui compte désormais, c’est la capacité à comprendre un monde complexe, à relier des faits, à analyser des rapports de puissance, à poser de bonnes questions plutôt qu’à réciter de bonnes réponses.

Cela implique de regarder en face certaines réalités inconfortables.

L’IA peut amplifier les écarts, notamment les inégalités cognitives, et l’école ne peut pas tout réparer. Dire cela n’est ni cynique ni élitiste. C’est reconnaître que l’égalité des chances ne se décrète pas uniquement par des discours, mais qu’elle suppose un travail intellectuel exigeant, dès le plus jeune âge. Comme le répète Laurent Alexandre dans son dernier ouvrage coécrit avec Olivier Babeau, Ne faites plus d’études, « le monde de l’IA n’est pas fait pour les feignasses ».

Le rôle de l’enseignant évolue

Il n’est plus seulement un transmetteur de connaissances. Il devient un mentor, un guide, une présence incarnée, capable de donner du sens, de structurer la pensée et d’exercer l’esprit critique. Là où l’IA excelle dans l’exécution, l’enseignant reste, pour l’instant, irremplaçable dans l’incarnation, l’exemplarité et l’accompagnement.

C’est ici que l’HGGSP prend tout son sens

Géopolitique de l’IA, rivalités de puissance, récits technologiques, choix politiques masqués derrière des solutions techniques : notre discipline permet de comprendre que l’intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle est un fait politique, social, civilisationnel et anthropologique.

Former des élèves capables d’orchestrer l’IA, c’est former des citoyens lucides, capables de comprendre les logiques de pouvoir à l’œuvre, de questionner les évidences et de débattre des finalités du progrès.

À l’ère de l’intelligence artificielle, la question centrale n’est peut-être pas ce que la technologie peut faire pour nous, mais ce que nous voulons encore décider ensemble.