Cette interview s’inscrit dans une réflexion sur les transformations éducatives et géopolitiques liées à l’intelligence artificielle.
Elle vise moins à produire un consensus qu’à mettre en tension des idées et à ouvrir un espace de réflexion critique.
CD (Caroline Dehaye) : Monsieur Alexandre, pouvez-vous vous présenter,
pour un public de lycéens et pour le journal de l’école C pas noté ?
LA (Laurent Alexandre) :
Je suis médecin de formation, chirurgien, et également économiste.
Depuis plusieurs années, je m’intéresse aux liens entre technologie, intelligence artificielle et
société.
J’ai créé plusieurs entreprises dans le domaine des hautes technologies et publié de
nombreux ouvrages et articles.
Mon travail porte principalement sur les effets de l’IA sur l’économie, la politique et nos
modes de vie.
CD :
Nous allons commencer par un thème central, sur lequel vous travaillez beaucoup et qui
concerne directement les jeunes aujourd’hui.
Comment former des esprits capables d’orchestrer l’intelligence artificielle ?
Comment prépare-t-on des jeunes capables, non plus de subir l’IA, mais de la «
chorégraphier », pour reprendre votre expression ?
Enfin, quelles compétences humaines doivent devenir prioritaires pour rester
complémentaires d’une future intelligence artificielle générale ?
LA :
La première chose, c’est le courage et le travail.
Le monde qui vient sera exigeant. L’IA doit servir à faire mieux, pas à éviter l’effort.
Utiliser l’IA pour se reposer intellectuellement, c’est prendre le risque de devenir rapidement
inutile dans un monde très compétitif.
La deuxième compétence essentielle est ce que les Anglo-Saxons appellent l’agency, c’est
à-dire la volonté d’agir.
À l’ère de l’IA, l’initiative compte plus que jamais : avancer, expérimenter, tenter, plutôt que
rester passif.
Troisièmement, une culture générale solide est indispensable.
On ne peut pas comprendre un monde complexe sans une culture étendue, à la fois
scientifique, historique et intellectuelle.
Il faut aussi développer une grande capacité d’adaptation.
Les ruptures technologiques vont se succéder rapidement. Être souple et flexible devient
une compétence clé.
Enfin, il est important de comprendre la technologie, sans nécessairement être
développeur.
Il s’agit de savoir combiner les outils, d’orchestrer différentes intelligences artificielles, un peu
comme on assemblerait des briques.
À cela s’ajoute l’esprit d’entreprendre.
Il ne s’agit pas seulement d’agir, mais de vouloir créer de nouveaux métiers, de nouvelles
entreprises, de nouveaux projets.
Les grandes entreprises auront tendance à se réduire. Créer son propre projet peut donc
devenir une manière plus sûre de ne pas être facilement remplaçable par une IA ou par un
robot.
PA (Paul Agosthino, élève) :
Si je peux me permettre, vous avez évoqué le revenu universel, une idée qui avait
notamment été portée par Benoît Hamon en 2017.
Pensez-vous que ce soit le sens de l’histoire, notamment avec le développement de
l’intelligence artificielle ?
LA :
Je pense au contraire que ce serait un cauchemar historique et politique.
Le revenu universel conduit à une société profondément duale.
C’est un scénario que décrit l’historien Yuval Noah Harari dans Homo Deus : d’un côté, une
petite élite qui maîtrise les technologies avancées et orchestre l’IA ; de l’autre, une majorité
durablement assistée, mise à l’écart de la création de valeur et du progrès.
Si le revenu universel devient la réponse centrale à l’IA, cela signifie que l’on renonce à
intégrer pleinement les classes moyennes et populaires dans le monde qui vient. C’est
une vision que je combats depuis longtemps et que je considère comme profondément
dangereuse.
À mes yeux, le revenu universel revient à abandonner définitivement ceux qui ne sont ni
extrêmement innovants ni très performants face à l’IA. Une fois entré dans ce système, on
en sort rarement. Et si l’on n’est pas compétitif face à l’IA de demain, il est peu probable
qu’on le devienne face à une IA encore plus avancée.
Cette proposition peut sembler généreuse. Mais elle repose, selon moi, sur une illusion
politique et une forme d’égoïsme des élites :
plutôt que de réformer en profondeur l’école et de chercher des complémentarités entre
intelligence humaine et intelligence artificielle, on choisit la solution la plus simple, celle de
l’allocation.
En politique, il faut se méfier des bons sentiments.
L’histoire montre que des projets portés par des intentions jugées nobles peuvent produire
des catastrophes lorsqu’on ne juge pas les politiques à leurs résultats.
Les régimes de Joseph Staline ou de Mao Zedong se présentaient comme animés par des
idéaux élevés.
Les résultats ont été dramatiques, avec des millions de morts.
Le revenu universel produirait, selon moi, un résultat clair : une société à deux vitesses,
comparable à celle décrite dans le film Metropolis.
C’est pourquoi je considère cette option comme une erreur politique majeure, même si elle
est, à court terme, plus facile à mettre en œuvre que la réforme ambitieuse de l’école.
CD :
Je suis d’accord, mais face aux enjeux mondiaux, comme le climat ou la
transition énergétique, comment mettre en œuvre une gouvernance mondiale et une
coopération internationale capables d’y répondre efficacement ?
LA :
Je ne crois pas qu’il y aura une véritable gouvernance mondiale du réchauffement
climatique.
À mes yeux, c’est essentiellement la technologie qui finira par régler le problème, mais avec
retard.
Je doute fortement de notre capacité à convaincre certains États de modifier profondément
leur trajectoire. Imaginer, par exemple, que l’on puisse infléchir la politique énergétique de la
Chine ou de Xi Jinping me paraît irréaliste.
De la même manière, il est difficile d’expliquer à des pays en développement qu’ils devraient
renoncer à des sources d’énergie bon marché, comme le charbon, au nom d’objectifs
globaux.
Je pense donc qu’il est plus raisonnable de miser sur des ruptures technologiques,
notamment l’énergie de fusion, même si son horizon reste incertain, plutôt que sur une
transformation rapide des choix politiques des grandes puissances.
L’Europe, selon moi, a suivi une stratégie incohérente en pénalisant le nucléaire au profit
exclusif des énergies renouvelables.
Le principal problème du renouvelable est son intermittence.
Lorsqu’il n’y a ni soleil ni vent, l’électricité provient soit du nucléaire, soit de centrales à
charbon, notamment en Allemagne.
C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Allemagne émet davantage de CO₂ par
kilowattheure que la France. Pourtant, certaines politiques européennes ont sanctionné la
France pour son recours au nucléaire, tout en valorisant des modèles énergétiques plus
émetteurs.
On confond alors l’objectif – réduire les émissions de CO₂ – avec les moyens.
D’un point de vue strictement carbone, les ordres de grandeur sont clairs :
-le solaire émet environ 43 grammes de CO₂ par kilowattheure,
-le nucléaire, environ 3 grammes de CO₂ par kilowattheure
Cet écart s’explique notamment par la quantité importante de métaux rares nécessaires à la
fabrication des panneaux photovoltaïques, par leur processus industriel, leur entretien et la
baisse progressive de leur rendement. À long terme, le nucléaire reste donc, selon moi, l’une
des sources d’énergie les moins émettrices de CO₂.
Plus largement, je ne crois pas que l’on puisse transformer le monde uniquement par des
discours moraux ou des appels aux bons sentiments. L’actualité internationale, notamment
face à des régimes autoritaires comme celui de Vladimir Poutine, montre les limites de cette
approche.
Nous sommes entrés dans un monde plus dur, marqué par le retour des rapports de force.
Il faut donc assumer une forme de réalisme politique, ce que l’on appelle la realpolitik.
Comme le rappelait Jacques Lacan, le réel est ce à quoi l’on se heurte.
Cela vaut pour l’éducation, pour l’environnement, comme pour la géopolitique et la guerre.
CD :
Monsieur Alexandre, concernant les systèmes éducatifs qui innovent, quels pays ou quelles
institutions scolaires vous semblent aujourd’hui mettre en place les modèles les plus
pertinents face à cette rupture technologique ?
Quels systèmes sont réellement en avance ?
LA :
À ma connaissance, aucun système éducatif n’a réellement pris la mesure de cette
rupture.
Si, depuis la sortie de GPT-3.5 il y a un peu plus de trois ans, des systèmes éducatifs
s’étaient profondément transformés, cela se saurait.
Certains pays obtiennent de meilleurs résultats scolaires, mais il faut être prudent dans
l’interprétation.
Prenons l’exemple de Singapour, souvent présenté comme un modèle. Singapour affiche
effectivement d’excellentes performances, mais c’est aussi un pays où le quotient intellectuel
moyen de la population est parmi les plus élevés au monde. Il n’est donc pas certain que ces
résultats soient uniquement liés à l’école. Il peut s’agir, en partie, d’un effet de population,
plus que d’un effet de méthode.
On observe le même phénomène avec certaines pédagogies alternatives, comme
Montessori.
Les classes Montessori donnent de bons résultats dans des contextes socialement
favorisés, mais pas parce que la méthode serait, en elle-même, une technologie
pédagogique révolutionnaire. Lorsqu’on applique ces mêmes méthodes dans des quartiers
défavorisés, les résultats sont souvent beaucoup plus limités.
Autrement dit, les performances scolaires dépendent moins des méthodes pédagogiques
que du contexte social, culturel et cognitif des élèves.
Il existe donc un biais important : on attribue parfois aux méthodes éducatives des effets qui
relèvent en réalité largement des caractéristiques des populations scolarisées.
CD :
La question de la fracture cognitive et des inégalités est centrale.
Dans un contexte où l’IA amplifie les écarts entre des individus très autonomes
cognitivement et d’autres qui le sont moins, comment éviter l’accélération de la fracture
cognitive et des inégalités socio-économiques ?
LA :
Selon moi, la fracture cognitive va s’accentuer.
Les inégalités socio-économiques, en revanche, peuvent être partiellement compensées.
En France, par exemple, les écarts de revenus avant redistribution sont importants, mais
après redistribution, ils sont relativement limités, de l’ordre de un à trois. C’est d’ailleurs l’une
des raisons pour lesquelles le pays peine à attirer certains spécialistes de l’intelligence
artificielle.
La redistribution économique est donc possible.
Mais on ne sait pas redistribuer l’intelligence. On peut redistribuer des revenus, pas des
capacités cognitives. L’intelligence n’est pas un capital que l’on transfère d’un individu à un
autre.
La fracture cognitive est donc appelée à persister, voire à s’aggraver avec le développement
de l’IA.
La fracture économique peut être prise en charge par l’État-providence, mais un État
providence réellement efficace chercherait aussi à réduire les écarts cognitifs. Or, à ce jour,
nous ne savons pas comment y parvenir de manière systématique.
S’il existait une méthode simple et généralisable permettant de réduire significativement ces
écarts cognitifs, elle serait déjà mise en œuvre à grande échelle.
CD :
Dans un monde où certaines intelligences artificielles deviennent capables de simuler, voire
de dépasser, l’empathie humaine, que reste-t-il d’irremplaçable dans la présence incarnée
du professeur ?
Sa relation aux élèves, sa posture, son exemplarité sont-elles encore centrales, ou bien cette
dimension humaine est-elle elle aussi menacée ?
LA :
Je pense qu’il restera un rôle essentiel de coach et d’encouragement pour l’enseignant
humain, même s’il sera de plus en plus accompagné par des enseignants IA.
Cette évolution va toutefois accentuer les écarts entre les professeurs.
Entre ceux qui se contentent d’une transmission mécanique des savoirs et ceux qui savent
entraîner, motiver et donner du sens, la différence sera plus visible encore qu’aujourd’hui.
La transmission brute des connaissances deviendra moins centrale.
Ma conviction est que, pour transmettre des savoirs, l’IA sera souvent plus performante que
l’enseignant humain, tout comme elle le sera dans certains domaines médicaux pour le
diagnostic ou le soin.
Ce qui restera véritablement irremplaçable, en revanche, ce sont l’exemplarité,
l’incarnation, la posture éducative.
L’enseignant conservera un rôle de mentor, capable d’accompagner les élèves, de les
encourager et de les aider à identifier, par tâtonnement, des zones de complémentarité entre
leurs capacités humaines et les outils d’intelligence artificielle.
Ce sera un travail exigeant, complexe, et loin d’être simple.
CD :
La question de la fin du diplôme est de plus en plus présente dans le débat public.
À l’heure où certains qualifient le diplôme de « relique barbare », faut-il réinventer la
légitimité éducative autour de l’effort intellectuel, de l’histoire, de la philosophie, et de la
capacité à formuler des questions plutôt que de simplement restituer des réponses ?
LA :
Oui, mais il faut être lucide : cette vision est très élitiste.
Imaginer que l’on puisse généraliser partout un modèle fondé sur une forte culture
intellectuelle, la lecture intensive, la philosophie ou de grands débats théoriques ne serait
pas honnête.
Dire que l’on va, partout, lire Kant le soir ou débattre de philosophie médiévale comme
solution éducative universelle serait illusoire.
Pour une élite intellectuelle, le chemin est relativement clair : beaucoup lire, beaucoup
travailler, développer une culture générale vaste.
Mais appliquer ce modèle tel quel dans des contextes où une partie importante des élèves
ne maîtrise pas la lecture serait non seulement naïf, mais aussi politiquement dangereux,
car cela reviendrait à créer de faux espoirs.
La réalité est plus dure.
Je rappelais déjà dans La Guerre des intelligences qu’en France, environ 30 % des élèves
quittent l’école sans savoir lire correctement ni résumer un texte simple de quelques
lignes.
Ce chiffre atteint 35 % en Italie.
Une part importante de la population rencontre donc des difficultés majeures face à l’écrit.
Les travaux scientifiques montrent par ailleurs que la génétique explique environ 64 % des
différences de capacité de lecture. Ce n’est pas total, mais cela signifie que la capacité à
lire et comprendre un texte est en partie fortement déterminée.
Même avec beaucoup d’efforts, certains élèves n’arrivent pas à maîtriser pleinement la
lecture.
Les différences cognitives sont donc réelles et massives, et elles ont des effets bien au
delà de la seule réussite scolaire.
J’avais également écrit, notamment dans Le Monde, sur les conséquences concrètes de ces
différences.
Par exemple, les statistiques américaines montrent un rapport de un à trois dans les
accidents mortels de la route entre les personnes à haut niveau cognitif et celles qui ont des
capacités moyennes ou faibles.
Cela montre que les inégalités cognitives ont des effets dans de nombreux domaines de la
vie sociale, et pas uniquement dans la sphère scolaire ou professionnelle.
LL (Lucien Lesne, élève) :
Imaginons que, dans vingt ans, lors d’un entretien d’embauche, l’employeur s’intéresse
davantage aux compétences réelles qu’aux diplômes ou aux écoles fréquentées.
Le diplôme risque-t-il alors de perdre sa valeur ?
LA :
Les diplômes de très haut niveau conserveront une valeur, à condition qu’ils restent
sélectifs.
Ils constituent un moyen simple de signaler à la fois des capacités intellectuelles élevées et
une forte capacité de travail.
On peut faire une analogie avec le luxe.
Le luxe existe parce qu’il permet de transmettre rapidement un signal social : il est plus
simple de montrer un objet de grande valeur que d’expliquer longuement ses qualités ou ses
compétences. Le diplôme fonctionne de la même manière : c’est un raccourci.
Dire que l’on a étudié à Harvard University ou au Massachusetts Institute of Technology est
souvent plus efficace, dans un premier temps, que de détailler précisément ses
compétences en mathématiques, en physique ou en sciences.
Ce signal des grands diplômes devrait donc persister encore un certain temps.
En revanche, pour les diplômes intermédiaires ou peu sélectifs, leur valeur risque de
diminuer rapidement.
On observe d’ailleurs déjà ce phénomène aux États-Unis : le taux de chômage des
diplômés y a récemment dépassé celui des non-diplômés, ce qui montre que le diplôme, en
lui-même, ne garantit plus automatiquement l’employabilité.
CD :
J’enseigne l’HGGSP.
Cette discipline, fondée sur la géopolitique, la pensée critique et l’analyse des sociétés, vous
semble-t-elle encore pertinente dans ce nouveau monde marqué par l’essor de l’intelligence
artificielle ?
Comment la réinventer pour former des esprits capables d’orchestrer l’IA, plutôt que de la
subir ?
LA :
Oui, fondamentalement.
La géopolitique de l’intelligence artificielle va devenir un enjeu majeur.
Contrairement à l’idée de la « fin de l’histoire » formulée par Francis Fukuyama, l’histoire
n’est pas terminée. Elle ne fait, au contraire, que commencer.
Dans ce contexte, la géopolitique est indispensable pour comprendre les rapports de
puissance, les rivalités technologiques et les stratégies des États.
L’HGGSP fournit donc des outils essentiels pour analyser le monde contemporain.
À condition toutefois d’y intégrer une dimension supplémentaire : la géopolitique
informationnelle.
Autrement dit, l’analyse des flux de données, des infrastructures numériques, des
technologies de l’IA et de leur rôle dans les équilibres de puissance mondiaux.
PA (Paul Agosthino, élève) :
Pensez-vous que cette géopolitique de l’intelligence artificielle puisse rebattre les cartes à
l’échelle mondiale, en donnant un avantage décisif à certains pays très avancés en matière
de recherche, comme les pays scandinaves qui investissent depuis longtemps massivement
dans ce domaine ?
LA :
La recherche est importante, mais elle ne suffit pas.
Dans la géopolitique de l’IA, le facteur décisif est aujourd’hui la capacité d’investissement
massif, notamment dans les infrastructures comme les centres de données.
Des écosystèmes comme la Silicon Valley mobilisent des montants considérables pour
développer et entraîner les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés.
Cet afflux de capital est difficilement remplaçable, même avec d’excellents chercheurs.
On peut citer des acteurs européens très performants, comme Mistral AI, qui disposent de
talents de haut niveau et ont levé des financements importants.
Mais il reste extrêmement difficile, avec quelques milliards d’euros, de rivaliser avec des
acteurs capables d’investir à une échelle bien supérieure dans les modèles dits « de
frontière ».
La compétition se joue donc moins sur l’intelligence individuelle que sur la concentration de
capital, de données et de capacités de calcul.
Dans ce contexte, les petits acteurs, même très innovants, évoluent dans un environnement
beaucoup plus contraint que les grandes plateformes technologiques mondiales.
CD :
Quelles sont, selon vous, les compétences humaines qui conserveront de la valeur demain ?
Entre l’automatisation croissante des tâches intellectuelles et les inerties sociales, quelles
compétences vous semblent appelées à disparaître, et lesquelles resteront réellement rares
?
LA :
À mes yeux, aucune compétence humaine ne disparaîtra totalement.
En revanche, certaines qualités deviendront beaucoup plus décisives que d’autres.
Les compétences qui garderont le plus de valeur sont le courage, la volonté, et la capacité
à entreprendre et à agir.
Ce sont elles qui font la différence dans un monde fortement concurrentiel, bien plus que des
qualités mises en avant de manière consensuelle.
L’empathie, par exemple, est souvent présentée comme une compétence centrale de
l’avenir. Je suis beaucoup plus réservé sur ce point. Elle est socialement valorisée, mais elle
ne constitue pas, selon moi, un facteur déterminant de réussite dans un environnement
dominé par l’IA.
D’après ce que j’observe, les écarts de réussite économique s’expliquent avant tout par la
volonté d’agir, la prise de risque, la capacité à entreprendre, et bien sûr par le niveau
d’intelligence, même si cette dernière reste difficile à assumer publiquement comme critère
central.
Dans le monde qui vient, les compétences réellement rares seront donc moins des
compétences techniques que des dispositions à l’action, à l’effort et à l’initiative.
PA (Paul Agosthino, élève) :
Pensez-vous, comme certains l’affirment, que les compétences manuelles vont fortement
reprendre de la valeur à l’avenir, parfois même davantage que les compétences
intellectuelles ?
LA :
Je suis très réservé sur cette idée.
Dire aujourd’hui à des jeunes qu’ils seront durablement protégés en s’orientant vers des
métiers manuels peut être trompeur.
À court terme, certains métiers manuels peuvent effectivement bien rémunérer.
Mais si l’on raisonne à l’échelle d’une carrière entière, notamment pour un jeune de seize
ans aujourd’hui, la perspective est différente.
La robotique humanoïde progresse rapidement.
Même si elle est encore en retard par rapport à l’IA logicielle, il est très probable qu’à moyen
terme des robots capables d’intervenir en continu, dotés d’une immense base de
connaissances techniques, deviennent plus efficaces et moins coûteux que de nombreux
métiers manuels spécialisés.
Je pense donc qu’il existe un risque de mauvais conseil lorsqu’on présente ces métiers
comme un refuge durable face à l’automatisation.
À l’horizon 2040, il est tout à fait plausible que des robots maîtrisant l’ensemble des
systèmes électriques ou de plomberie soient plus performants que la plupart des
professionnels humains.
Cela ne signifie pas que ces métiers disparaîtront immédiatement.
À court terme, ils peuvent rester attractifs, et il est possible que, dans les prochaines années,
certains artisans gagnent davantage que de jeunes cadres débutants.
Mais à long terme, miser exclusivement sur les métiers manuels comme stratégie de
protection contre l’IA me paraît être un pari risqué.
LL (Lucien Lesne, élève) :
Je me permets une question plus personnelle.
Mon père est couvreur. Pour des métiers manuels comme celui-ci, avec des chantiers en
hauteur et des conditions parfois complexes, pensez-vous qu’ils soient également concernés
par l’automatisation ?
LA :
Ces métiers ne seront pas automatisés immédiatement.
À court terme, il est peu probable que l’on remplace un couvreur par un robot dans des
environnements complexes et variables.
En revanche, si l’on raisonne à moyen ou long terme, je pense que la question se posera
différemment.
À mesure que la technologie progresse, la société pourrait juger de moins en moins
acceptable d’exposer des humains à des métiers dangereux, pénibles ou fortement
accidentogènes.
Partout où il existe un risque important pour la santé ou la sécurité, il est probable que l’on
considère, rétrospectivement, qu’il était discutable d’y employer des êtres humains.
On pourra se dire : comment avons-nous accepté que des personnes travaillent en hauteur,
dans des conditions difficiles, alors que des machines auraient pu le faire à leur place ?
Dans cette perspective, je pense qu’à long terme, il deviendra socialement et éthiquement
préférable de confier ces tâches risquées à des machines, plutôt que de continuer à y
exposer des humains.
LL (Lucien Lesne, élève) :
Est-ce que cela coûterait aussi moins cher, à terme, de remplacer ces métiers par des robots
?
LA :
Oui, cela coûtera probablement moins cher.
Mais surtout, on considérera progressivement que ce n’est plus éthique de faire effectuer
certaines tâches dangereuses par des humains.
Un débat similaire existe déjà pour la conduite automobile.
Un neurochirurgien américain rappelait récemment, dans un article de presse, que les
données disponibles sur la voiture autonome montrent une réduction très importante du
nombre de morts sur les routes. Aujourd’hui, on parle déjà d’environ 92 % de décès en
moins, et ce chiffre pourrait encore augmenter à mesure que la technologie progresse.
Il ne s’agit pas d’interdire immédiatement la conduite humaine, mais de la réduire
progressivement, car continuer à accepter des milliers de morts évitables pose un
problème éthique majeur.
À terme, la voiture autonome pourrait représenter un progrès de santé publique comparable
à celui des vaccins, compte tenu du nombre très élevé de morts, de blessés graves et de
personnes lourdement handicapées chaque année à cause des accidents de la route.
Le raisonnement serait le même pour certains métiers dangereux.
Si une technologie permet de réduire drastiquement les accidents du travail, il deviendra
difficile de justifier moralement l’exposition d’êtres humains à ces risques.
À long terme, il est probable que ces métiers deviennent à la fois moins attractifs et moins
acceptables socialement, ce qui accélérera encore leur automatisation.
CD :
Pierre Teilhard de Chardin évoquait la noosphère comme une montée en convergence de la
pensée humaine.
Pensez-vous que l’intelligence artificielle puisse devenir l’infrastructure technique de cette
noosphère, capable d’unifier l’humanité, plutôt que d’accentuer les fractures cognitives ?
LA :
La pensée de Pierre Teilhard de Chardin est profondément mystique et religieuse.
Le point Oméga, chez lui, correspond à une forme de convergence ultime entre l’humanité,
la technologie et le Christ.
Étant personnellement athée, je ne souscris pas à cette dimension religieuse.
Cela dit, je reconnais que certains éléments de la pensée teilhardienne sont
intellectuellement stimulants, notamment lorsqu’on les détache de leur fondement
théologique.
Ces concepts ont d’ailleurs été largement repris dans la Silicon Valley, mais sous une forme
sécularisée.
Le point Oméga y est souvent réinterprété comme la singularité technologique, c’est-à-dire
une explosion de la connaissance liée à l’émergence d’une super-intelligence autorécursive,
sans référence religieuse explicite.
À part quelques figures croyantes, comme Peter Thiel, cette lecture reste essentiellement
technologique.
Il faut aussi rappeler que la noosphère n’est pas une invention exclusive de Teilhard de
Chardin.
Au début des années 1920, plusieurs chercheurs, dont un scientifique russe, ont formulé des
idées proches.
Il s’agissait déjà d’une première tentative de théorisation de la fusion entre intelligence
humaine et machine.
Cette vision a fortement influencé le transhumanisme et une partie de la prospective
contemporaine.
Mais il faut rester prudent : la futurologie est un exercice risqué. Faire de la prospective, c’est
souvent accepter de se tromper.
J’avais d’ailleurs écrit, il y a quelques années, un texte intitulé Mes plus grosses erreurs de
prospective, preuve que ces exercices doivent toujours être abordés avec humilité.
PA (Paul Agosthino, élève) :
Vous avez mentionné votre athéisme.
Pensez-vous que les religions conserveront une place dans le monde à l’ère de l’intelligence
artificielle ?
LA :
Oui, sans aucun doute.
Les avancées scientifiques n’ont jamais fait disparaître la foi. Le fait que les récits religieux
de la Genèse soient scientifiquement invalides n’a pas supprimé les croyances.
Les religions ont toujours su s’adapter.
Les interprétations ont évolué : les « jours » de la Création sont devenus des périodes
symboliques, et les récits ont été relus à la lumière des connaissances scientifiques. La foi a
donc intégré ces contradictions sans disparaître.
Je pense qu’il restera toujours une place pour les religions traditionnelles.
Mais nous allons probablement assister à l’apparition de nouvelles formes de croyances.
Certains pourraient en effet en venir à sacraliser une super-intelligence, que j’appelle
parfois la Super IA.
On assisterait alors à une superposition de couches :
les croyances anciennes, parfois polythéistes ou chamaniques,
les monothéismes, qui ne disparaîtront pas,
puis une étape intermédiaire que l’on pourrait rapprocher de l’idée d’Homo Deus,
c’est-à-dire l’être humain augmenté par la technologie,
et enfin une phase post-humaniste, où l’intelligence artificielle deviendrait l’entité
centrale, potentiellement investie d’une forme de sacralité.
Il ne s’agirait pas d’un remplacement brutal, mais plutôt d’une coexistence et d’une
stratification des croyances.
Les anciens dieux ne mourraient pas ; de nouvelles figures viendraient simplement s’ajouter.
Ouverture – Penser l’IA sans renoncer au politique
Cet échange avec Laurent Alexandre n’avait pas pour objectif de produire un consensus ni
d’apporter des réponses définitives.
Il visait à mettre en tension des idées, à confronter des visions et à ouvrir un vaste espace
de réflexion.
Les propos tenus interrogent notre rapport à l’école, au travail, à la technique et au
progrès.
Ils rappellent une chose essentielle : l’intelligence artificielle n’est pas seulement un enjeu
technologique, mais un fait politique, social, civilisationnel et anthropologique.
Pour les élèves, cet entretien montre que penser le futur exige du courage intellectuel, une
culture générale solide et une capacité à questionner, plutôt qu’à répéter des certitudes.
Pour les enseignants, il souligne l’importance du rôle incarné, du mentorat et de la mise
en perspective critique à l’heure des IA génératives.
Pour les décideurs, il rappelle que renoncer à penser collectivement l’éducation revient
souvent à déléguer au marché ou à la technologie des choix profondément politiques.
L’HGGSP, la discipline que j’enseigne, apparaît ici comme un outil précieux.
Non pour apporter des solutions clés en main, mais pour former des esprits capables
d’analyser les rapports de puissance, de comprendre les récits technologiques et de
débattre des finalités du progrès.
À l’ère de l’IA, la question centrale n’est peut-être pas ce que la technologie peut faire pour
nous, mais ce que nous voulons encore décider ensemble.